La mort fait partie de la réalité hospitalière. Pourtant, ses conséquences sur les professionnels qui l’accompagnent restent moins visibles. L’étude HEART-DEATHS, portée par l’ARMDC / Les SUR-Vivants, analyse précisément cette dimension. Menée auprès de 497 médecins français, elle étudie leurs émotions face à dix situations de décès. Elle apporte ainsi un éclairage sur un enjeu majeur : la santé mentale des soignants.
La mort d’un patient laisse aussi une trace chez le médecin
Après le décès d’un patient, l’activité médicale continue. Les professionnels doivent parfois reprendre rapidement leurs consultations ou prendre en charge d’autres patients. Pourtant, l’événement peut provoquer des émotions durables.
Impuissance, culpabilité, colère ou remise en question peuvent notamment accompagner certaines situations. Les médecins peuvent aussi connaître des troubles du sommeil. Or, la formation médicale et les dispositifs institutionnels abordent encore peu ces conséquences.
L’étude HEART-DEATHS cherche à mieux les identifier. Elle analyse dix scénarios de décès auprès de 497 médecins répartis sur le territoire français.
Les résultats montrent surtout que chaque situation produit un profil émotionnel différent. Ainsi, 60,6 % des médecins interrogés ont déjà vécu une mort brutale ou inattendue. Dans ce cas, 30,9 % évoquent principalement un sentiment d’impuissance.
Le décès pendant ou après une intervention suscite d’autres réactions. La culpabilité concerne 42,2 % des répondants et la colère 35,8 %. Quant au suicide d’un patient ou à son choix de mourir, il obtient un niveau d’impact moyen de 7,2 sur 10.
Les jeunes médecins apparaissent particulièrement vulnérables
HEART-DEATHS ne s’intéresse pas seulement aux émotions ressenties immédiatement après un décès. L’étude mesure également le bien-être psychologique des médecins grâce à l’indicateur WHO-5.
Les chiffres présentés soulignent plusieurs points :
- 21,7 % des médecins présentent un score associé à une dépression probable ;
- 7 % atteignent le seuil d’une dépression sévère ;
- 52,4 % des internes présentent un score de dépression probable ;
- ce taux descend à 4 % chez les médecins libéraux seniors.
L’ancienneté semble donc jouer un rôle important. L’étude relève une corrélation entre expérience professionnelle et bien-être. Cependant, cette adaptation se construit progressivement.
Les premières années d’exercice constituent ainsi une période particulièrement sensible. Les jeunes médecins doivent acquérir leurs compétences tout en apprenant à composer avec des situations humaines difficiles.

Soulagement et sentiment du travail accompli font aussi partie des émotions
La cartographie révèle une autre réalité, moins souvent évoquée. Les médecins ne ressentent pas uniquement de la tristesse, de la colère ou de la culpabilité face à la mort.
Lorsqu’une fin de vie était attendue et préparée en équipe, 33,8 % des médecins interrogés évoquent du soulagement. Selon les situations, jusqu’à 38,5 % parlent également d’un sentiment de travail accompli.
Ces émotions peuvent traduire la perception d’un accompagnement mené jusqu’à son terme. Pourtant, elles restent difficiles à exprimer. Les normes implicites au sein des équipes peuvent rendre certains ressentis délicats à partager.
Cette difficulté ajoute une question importante : comment créer des espaces où les médecins peuvent parler de leurs émotions sans craindre qu’elles soient mal interprétées ?
Six pistes pour mieux accompagner les soignants face aux décès
L’étude ne se limite pas à dresser un état des lieux. Elle avance également plusieurs leviers afin de mieux intégrer cette problématique dans le fonctionnement du système de santé.
Parmi les pistes proposées figurent l’intégration de la gestion de la mort dans les formations médicales et la création de débriefings après certains décès. HEART-DEATHS préconise également des protocoles spécifiques pour les situations les plus difficiles.
Le suicide d’un patient constitue notamment un point d’attention majeur. Il combine un impact émotionnel élevé, une forte culpabilité et un manque de protocoles de soutien. Le décès avant ou après une intervention affiche également un faible niveau de soutien institutionnel, évalué à 2,78 sur 10.
L’étude encourage donc aussi un meilleur accès au soutien psychologique et le développement de la recherche. Enfin, elle propose de reconnaître pleinement la fin de vie comme une mission de l’hôpital, en tenant compte de ses conséquences sur les professionnels.
Une formation universitaire centrée sur l’expérience du soignant
Des initiatives existent déjà pour répondre à certains de ces besoins. L’Université Paris-Est Créteil propose notamment le Diplôme Universitaire « Les soignants et la mort ».
Sa particularité tient à son angle. La formation ne porte pas uniquement sur l’accompagnement du patient. Elle s’intéresse directement à ce que vit le professionnel de santé.
Elle vise notamment à aider les participants à mieux comprendre leurs émotions. Elle aborde également la création d’espaces de parole dans les équipes. Enfin, elle forme des référents capables de contribuer à des évolutions organisationnelles.
Cette approche associe ainsi les dimensions individuelle, collective et institutionnelle. Elle ouvre une réflexion sur la place que les établissements peuvent accorder au vécu émotionnel de leurs équipes.
Les SUR-Vivants mettent en lumière un enjeu de santé des soignants
Avec HEART-DEATHS, l’ARMDC / Les SUR-Vivants apporte des données à un sujet longtemps resté difficile à quantifier. L’étude permet surtout de mieux comprendre la diversité des réactions face aux décès.
Elle souligne également que prendre soin de la santé mentale des médecins ne relève pas uniquement d’une démarche individuelle. La formation, le fonctionnement des équipes et les dispositifs de soutien peuvent aussi jouer un rôle.
Reconnaître les émotions liées à la mort ne remet pas en cause les compétences médicales. Cette démarche permet plutôt de mieux comprendre une dimension inhérente au métier.
HEART-DEATHS invite ainsi à élargir la réflexion sur la qualité des soins. Car derrière la prise en charge du patient se trouve aussi un professionnel confronté, parfois quotidiennement, à des expériences humaines particulièrement intenses.









